Il parle. Il rit. Il m’appelle mon amour. Je me doute qu’il appelle ainsi toutes les femmes qui se sont offertes à lui, cet amoureux de la fesse et du neurone. Je me sens flattée d’être du lot. Il caresse ma main, m’attire vers lui pour déposer un baiser sur les lèvres, en profite pour saisir une mèche de ces cheveux qu’il aime tant. La sauce mexicaine n’arrive pas à raviver les chips molles de ce restaurant mexicain aux tonalités d’un diner des années soixante. Mais nous n’avons cure de la médiocrité de la nourriture, tant notre plaisir de nous retrouver est immense après douze ans et une seule nuit.
Il me parle de sa passion, le théâtre, qui lui fait écrire des pièces comme d’autres mâchent des chewing-gums. Il me raconte l’histoire, incroyable, de sa dernière pièce écrite pour un géant au caractère d’enfant qui s’est éteint peu avant la première représentation. Il me dit qu’il va bientôt partir sur son bateau avec femme et enfant, pour faire le tour de ces îles dont il vient, et d’autres. Il fait allusion à la pincée de libertinage qu’il a introduite dans son couple.
C’est un formidable conteur dont l’enthousiasme ne se tarit jamais. Sa tête est pleine de projets. Je l’aime tel qu’il est : généreux, ouvert, passionné. Mercredi dernier, j’ai porté une attention à mettre en valeur mes formes pour lui, mais aussi pour Violine avec lequel je passerai l’après-midi. Je me sens terriblement femme sous ses yeux et ses mains caressantes.
Je le serai encore plus quelques heures plus tard sous les mains de Violine découvrant le déshabillé noir sous la jupe en cuir.
Treh m’annonce sa venue en juin. Un autre déhabillé sera au rendez-vous. Et à coup sur, un autre bandeau. Un dernier baiser, et il part en courant à son rendez-vous. Je remets mes bottes de sept lieues et cours au mien. Quatre heures de baisers après deux heures de rire, ça ne se refuse pas !
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1995
Je couvrais son secteur professionnel. Une interview fut à l’origine de notre rencontre téléphonique. Une interview qui se transforma en discussion plus intime pendant quelques semaines. Il m’excitait au téléphone, me racontant ses expériences charnelles. Lorsqu’il m’avait prévenu de sa venue sur Paris, je lui avais proposé de le rejoindre à l’hôtel. Il voulait un peu de piment, je lui suggérais le bandeau.
Tout avait été préparé avec soin. Pour mon homme, j’allais dormir chez mon amie de toujours … à quelques stations de métro du domicile qu’il n’habitait plus, faisant sa thèse à 200 km de là. S’il appelait, sa mission était de dire que je dormais déjà. Avec elle, je m’étais apprêtée. Elle et moi avions convenu que je l’appellerais après la première action.
Je rentrais dans le hall de l’hôtel un peu tremblante à l’idée de ce qui allait suivre, mais me composais une attitude assurée en passant devant le réceptionniste. Rien dans mon éducation ne m’avait préparé à un tel acte ! Il m’avait indiqué son numéro de chambre ; je m’y rendais immédiatement. Prenant une grande inspiration, je me mis un bandeau sur les cheveux puis toquais à la porte. J’entendis la porte s’ouvrir, puis sentis une main me guider à l’intérieur. « Que tu es belle ! Quels cheveux ! », furent ses seuls mots. Prenant bien soin de ne pas enlever le bandeau, il me déshabilla, m’allongea sur le lit, étala ma crinière métisse tout autour de ma tête et commença à me caresser. Sa bouche se posa sur mon sexe. Puis j’entendis la chute de vêtements au sol et le déchirement d’un emballage plastique. Les yeux toujours bandés, je me laissais pénétrer en douceur.
J’hésitais quand, allongés l’un à côté de l’autre, il me proposa d’enlever l’étole rouge qui me cachait la vue. Mes doutes sur cet homme dont je ne connaissais que la voix m’habitaient à nouveau. Et s’il ne me plaisait pas du tout ? Mais mon corps venait de me prouver le contraire. Quand il me le retira, je me trouvais face à un grand blond aux yeux clairs et souriants. Un coup de téléphone à mon amie qui se rongeait les sangs et nous recommençâmes, cette fois avec le sens visuel actif. Le sommeil fut court, mon ventre collé à son dos. Petit déjeuner coquin le lendemain matin avant de partir, chacun de notre côté.
Je pensais ne jamais le revoir.
Décembre 2005 : je reçois une enquête commandée à deux pigistes. Son nom s’y trouvait, l’une des journalistes ayant trouvé que ce qu’il avait mis en place méritait d’être porté à la connaissance de nos lecteurs. Un sourire sur les lèvres, je lisais le texte où elle détaillait cette démarche originale qu’il avait édifiée. J’avais l’impression qu’il n’avait pas changé : toujours aussi enthousiaste, iconoclaste, généreux. La photo qui accompagnait le texte me montra un homme dont les yeux avaient toujours le même sourire. Il avait juste pris quelques rides. Je me retins de l’appeler sur le champ ; en dix ans, sa vie devait être totalement différente de celle que je lui connaissais alors. Ce n’est qu’à l’envoi du numéro chez l’imprimeur que j’envoyais un courriel à toutes les personnes interviewées dans cette enquête. Sobre, bref, mon message leur demandait leurs coordonnées postales pour leur envoyer le numéro à sa parution.
Trente secondes plus tard, j’avais un appel.
« As-tu toujours ces cheveux magnifiques ? », furent ses premiers mots. « Non, j’ai tout coupé ! Le regrettes-tu ? ». La voix était identique, la malice perçant chaque mot. Pendant les dix minutes qui suivirent, il s’enquit de ma situation, prudemment, comme pour éviter l’impair. Séparée du père de ma fille, ayant parcouru monts et vaux pour revenir à mon point de départ, je correspondais à l’attente de cet incurable libertin, divorcé par deux fois, avec la garde partagée de ses deux enfants auxquels il tenait par-dessus tout. Le soir même, je lui envoyais une photo. Le bandeau rouge n’était plus sur mes yeux, mais enroulé autour de ma tête. C’était ainsi que je me présentais depuis 2002 dans chaque éditorial du magazine. Une série de textos dans les jours qui ont suivi et trois tentatives pour conjurer la distance n’ont pas réussi à nous rapprocher. Mais le souvenir de notre soirée reste en nous. Ce n’est qu’une question de dates.